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Interactif Agriculture

Vers l'agriculture scientifiquement productive

 Octobre 2014
 
Hubert BOUCHET
 
            L’activité agricole est toujours en chemin entre la cueillette et la pratique fécondée par les acquis des sciences. Ces dernières ne cessent de dévoiler des secrets qui ouvrent des possibilités à l’action des hommes. Si tous ne le sont pareillement, aucun domaine de l’activité de l’agriculteur n’échappe au mouvement perpétuel occasionné par les avancées de la connaissance, qui agissent comme des leviers.
            Un inventaire des principaux leviers qui ont façonné l’existant et leurs dynamiques respectives peuvent éclairer la réflexion sur les futurs possibles. Ces leviers sont de plusieurs catégories. Ils agissent un à un et combinés.
            L’émergence de ces leviers a contribué au crépuscule de  l’ordre éternel des champs . Leur genèse écrit une histoire qui a vu naître les institutions nécessaires à leur déploiement, enregistré des ruptures et placé l’activité agricole en orbite du capital, dont mais pas exclusivement du capital financier.
 
A)            Les leviers de l’agriculture scientifiquement productive
 
A l’inventaire sommaire, à l’époque moderne et sans souci d’exhaustivité ni de chronologie apparaissent :
 
            La mécanisation
 
            Succédant aux outils aratoires, et mues par les hommes (voire femmes et enfants) et les animaux domestiques, les machines n’ont cessé de se moderniser et d’accroître la productivité du travail (avec l’avènement des premiers tracteurs, dès 1915, on laboure un hectare en quatre heures. Pour aller aussi vite sans moteur, il faut environ 6 hommes et 20 chevaux – cf. Pierre Dellenbach et Jean-Paul Legros). L’introduction du fer et de l’acier à la place du bois fut une première révolution au début du 19ème siècle, puis la mise au point du moteur à combustion interne et l’accès aisé aux énergies fossiles a provoqué la mutation qui se poursuit encore de nos jours, même si des solutions alternatives commencent à être recherchées.
            Les marges de progrès des machines agricoles ne sont pas limitées, elles suivent tous les autres secteurs industriels et ceux du transport en particulier. Elles sont décuplées par la motorisation et l’informatisation.
 
(http://www.ac-sciences-lettres-montpellier.fr/academie_edition/fichiers_conf/Dellenbach2001.pdf)
 
            L’énergie
           
            Les énergies fossiles, notamment,ont permis la motorisation. La crainte de leur épuisement prochain tend à s’estomper avec l’exploitation de gaz de schiste. Selon les prévisions récentes, les réserves de gaz sont passées de 60 à 250 ans.
            Ces prévisions lèvent l’hypothèque de la pénurie d’énergie fossile traversant les scénarios les plus récents. Les difficultés relèvent plus de la possibilité de poursuivre cette exploitation, face aux incertitudes sur l’origine de l’évolution du climat et le rôle des gaz à effet de serre ou tout simplement l’avis du public qui souhaite désormais une démarche « durable ».
            Par ailleurs, pour parer au risque de déclin des énergies traditionnelles, les innovations se poursuivent. Citons par exemple, John Deere qui vient de mettre au point un tracteur pouvant utiliser la plupart des carburants d’origine végétale ou minérale (médaille d’or de l’innovation pour sa technologie Multifuel au SIMA Paris 2013). D’autres pistes sont aussi envisagées, comme l’utilisation de piles à combustibles (Exemple du constructeur New Holland présentant au SIMA de Paris dès 2009, un tracteur utilisant l’hydrogène et ne rejetant que de l’eau), …
 
(https://www.deere.fr/wps/dcom/fr_FR/our_company/news_and_media/press_releases/2012/agriculture/nov/11_2012_sima_awards.page
http://agriculture.newholland.com/france/backup/hydrogene/Documents/NH_90014_FOO.pdf
http://agriculture.newholland.com/france/fr/WNH/news/Pages/2011_NH2_news.aspx)
 
 
            Les amendements et les engrais
             
            Avec eux, la fertilisation ne s’est plus limitée au fumier. La production des engrais, notamment la synthèse de l’azote est énergivore, et leur utilisation déraisonnable peut être néfaste. Les progrès consistent aussi à n’apporter que ce qui est nécessaire aux cultures et aux moments les plus opportuns : moins d’engrais actuellement permet de produire plus et mieux…
            Chemin faisant, fruit de travaux de longue durée (expérimentations poursuivies pendant plusieurs dizaines d’années, voir pendant plus d’un siècle pour certaines) la connaissance du pouvoir fertilisant des engrais de synthèse pour les végétaux, et l’intérêt agronomique des amendements sur la fertilité des sols permettent de mieux optimiser les apports (déjà Pline l’ancien dans son Histoire Naturelle - livre XVII cite les bienfaits du chaulage : « …autre est la méthode que la Gaule et la Bretagne ont inventée, et qui consiste à engraisser la terre avec la terre ; celle-ci se nomme marne. Elle passe pour renfermer plus de principes fécondants… »).
 
(http://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre17.htm
http://www.interactif-agriculture.org/pages/l-evolution-des-techniques/la-fertilisation.php)
 
            L’amélioration des races et des espèces, la génétique
 
            Le terme générique de sélection recouvre les méthodes d’amélioration des races et des espèces. Ces méthodes sont en perpétuelle évolution. Le tri des plantes comestibles s’est mis en place il y a plusieurs milliers d’années, avec les débuts de l’agriculture, l’homme conserve, ressème ou multiplie les individus les plus intéressants, s’appuyant sur l’évolution au sens darwinien du terme, au hasard des mutations génétiques naturelles et cela tant pour les végétaux que les animaux (toutes nos races de chiens descendent du loup !).
Les plus récentes avancées sont essentiellement dues à la mise en œuvre d’innovations issues des avancées dans le monde du vivant et en particulier sur le plan médical et appliquées aux ressources de la génétique. C’est ainsi que la sélection assistée par marqueur accélère les rythmes et permet de considérer un nombre croissant de critères de choix en ciblant des améliorations particulières (qualité, résistance à des parasites, …) sans passer par de longues années de tests au champ.
Nous vous invitons à consulter le récent rapport de l’office FranceAgriMer sur les semences, les prospectives dans ce domaine, y compris les demandes sociétales actuelles sur le maintien de la biodiversité :
(http://www.franceagrimer.fr/content/download/28476/251928/file/nov%202013-Complet%20Fili%C3%A8re%20fran%C3%A7aise%20semences%20_Tome%201B2.pdf)
ainsi que le livre de Jean Guillaume : Ils ont domestiqué plantes et animaux (éditions Quae)
 
            La prophylaxie et la maîtrise sanitaire
 
            Les méthodes de culture favorables aux rendements et l’augmentation des performances des races et des espèces ne donnent leur plein effet que si les adventices et autres parasites sont maîtrisés . Au fil des ans, les outils de binage manuels ont été remplacés par des produits issus de la chimie : herbicides, insecticides, fongicides… qui sont à leur tour progressivement remplacés par des solutions moins risquées pour la santé des utilisateurs et l’environnement : produits de biocontrôle, automatisation des binages avec les systèmes de guidage par satellite, etc. 
            Dans le même temps, l’efficacité des traitements n’a cessé de s’améliorer avec la compréhension des mécanismes de résistance ou de tolérance aux parasites permettant la mise en œuvre de la prophylaxie chez les végétaux et les animaux (rôle du travail du sol, de la gestion des résidus de cultures ou la nature de la culture précédente sur le risque de maladies des plantes cultivées, par exemple).
 
            La maîtrise de l’eau
           
            L’irrigation et le drainage permettent de réguler l’alimentation en eau : satisfaction des besoins en condition sèche et élimination des excès en zones humides. Les exigences des plantes sont de mieux en mieux connues et leur satisfaction conditionne rendements et qualité.
En amélioration constante, les techniques d’irrigation ajustent les apports aux besoins des plantes (prise en compte de la réalité des réserves selon les sols, les prévisions météo à court terme, …). La rareté de l’eau invite à la parcimonie dans ses utilisations : il est possible par le calcul de conseiller l’agriculteur irrigant qui doit procéder à des choix si la ressource en eau est limitée. De nouveaux dispositifs permettent aussi d’économiser l’eau (micro-irrigation, en surface ou enterrée, etc.).
 
            L’automatisation et l’informatisation
           
            L’automatisation s’est réalisée progressivement pour parvenir à l’étape actuelle ou l’informatique embarquée assiste les opérateurs. Ces nouvelles techniques permettent de prendre en compte la variabilité naturelle du milieu agricole, puisque les machines sont capables de traiter chaque mètre carré différemment de son voisin (modulation intraparcellaire des intrants) alors qu’avant, une façon culturale moyenne était appliquée à l’ensemble d’une parcelle.
            Outre sa contribution à « l’intelligence des machines », par leurs puissances de calcul, l’informatique embarquée permet d’accéder en temps réel à une masse d’informations toujours plus large. Cette réactivité continue d’évoluer rapidement et prend place dans tous les azimuts de la pratique des producteurs à ses amont et aval (Exemple : images radar météo et transposition dans les modules de calcul des risques maladies, jusqu’aux marchés à terme et les stratégies de commercialisation des productions).
 
            La combinaison de ces leviers et la productivité           
 
            D’après Mazoyer, avant l’apparition des machines modernes, un homme avec femme et enfant pouvait cultiver environ 3 à 4 ha au début du 19ème siècle. Aujourd’hui, seul dans les systèmes de grandes cultures, il travaille jusqu’à 200 ha. Il y a donc une augmentation de la productivité d’un facteur 100, si femmes et enfants ne sont plus aux champs. Dans le même temps,             les rendements en blé par exemple, sont passés de 10 q/ha à environ 80 q/ha, ce qui multiplie la productivité par un facteur 800, si on tient compte des progrès génétiques et agronomiques !
            Désormais, les progrès ne peuvent plus venir d’une technique seule (comme la fertilisation ou l’irrigation) mais de l’ensemble des leviers évoqués avant et cela en accord avec les avancées scientifiques émergeant dans les autres domaines : télédétection, téléphonie, bases de données, puissance de calcul informatique, modélisation des épidémies, météorologie, génomique, etc.
 
B)            Les institutions nées pour générer, soutenir, accompagner…
 
            Pour générer les leviers de transformation, en favoriser et réguler le déploiement, des institutions de types différents ont été créées pour : 
 
            Produire les connaissances et en ménager l’accès
 
L’INRA (avec la contribution de structures dédiées à la recherche : CIRAD, CEMAGRER, enseignement agricole supérieur) a été le moteur de la recherche agronomique fondamentale. Son statut public l’a dédié à l’intérêt commun. Il a joué un rôle primordial dans les évolutions des races et des espèces et la connaissance des mécanismes du monde vivant, comme en atteste la longue liste des innovations qui lui sont dues.
Il ne faut pas non plus minimiser l’importance de la recherche privée. Même si elle est financée par l’activité commerciale, elle a permis des avancées dans de nombreux domaines, à commencer par le machinisme agricole, la sélection variétale et la protection des cultures.
La diffusion de ces innovations, jusqu’aux agriculteurs, a justifié la création de réseaux dont l’efficacité a été conditionnée par l’avidité de progrès des agriculteurs, « tant il n’est de message que reçu ».
 
Structurer grâce à des services officiels
 
Les travaux de recherche ont pu trouver un écho auprès des agriculteurs, à condition d’être encadrés et la puissance publique y a très tôt contribué avec la création des Services vétérinaires, la Protection des Végétaux, maintenant rassemblés dans les SRAL (Services régionaux de l’agriculture et de l’alimentation), l’ADEME (énergie - encadrement des épandages de produits résiduaires), les Chambres d’Agriculture, la répression des fraudes, les services de la statistique, l’enseignement agricole, … etc.
 
Stabiliser le foncier
 
La création du statut du fermage a installé l’exploitation de la terre dans la durée. Avant cette « révolution », la précarité obscurcissait l’horizon professionnel et entravait l’investissement.
Des dispositifs publics suivent la mise en place d’une politique orientant l’agriculture française et souhaitée par les gouvernements successifs (concept d’agriculture familiale et son ambiguïté face à une économie de marché concurrentielle régie au niveau européen), avec l’aide à l’installation des jeunes agriculteurs et les SAFER disposant d’un droit de préemption sur les terres agricoles au moment de leur vente. Plus récemment, la loi d’orientation agricole vise à limiter la perte en territoires agricoles en raison de l’extension disproportionnée des zones urbanisées (la France perd tous les 10 ans l’équivalent de la surface agricole d’un département !). 
 
(http://www.alternatives-economiques.fr/l-agriculture-grignotee-par-la-ville_fr_art_1149_59046.html)
 
Remembrer (second aspect du foncier)
 
L’exiguïté des parcelles et leur dispersion faisaient obstacle à l’exploitation rationnelle des sols. Le remembrement massif a reconfiguré les fermes, facilité les restructurations foncières et les agrandissements.
La possibilité d’échanges amiables entre agriculteurs, avec l’accord des propriétaires, est un levier également puissant pour rationaliser l’exploitation des terrains voisins.
 
(http://www.bretagne.synagri.com/ca1/PJ.nsf/TECHPJPARCLEF/13157/$File/Echange%20volontaire%20de%20parcelles,%20les%20aspects%20juridiques.pdf?OpenElement)
 
Aujourd’hui, les tailles de parcelles atteignent parfois certaines limites engendrant de nouvelles difficultés, comme les risques d’érosion. Mais la gestion des assolements et le découpage en sous-ensembles cohérents avec les largeurs de travail compatibles avec les trains d’outils agricoles permettent de résoudre efficacement cette difficulté sans augmenter les contraintes pour l’agriculteur, tout en préservant l’environnement.
 
(http://www.perspectives-agricoles.com/pa/archive_2.asp?fileName=391_41.pdf)
 
 
Organiser le financement
 
L’autofinancement, qui était la règle des sociétés autarciques, ne donnait pas les moyens de l’investissement de progrès. L’institution du crédit agricole a libéré les ressources nécessaires à la prise de risque avec en particulier les moyens pour financer les récoltes de céréales avant leur commercialisation qui peut intervenir 12 ou 18 mois plus tard. La contrepartie de cet appui public réside dans le suivi d’une politique organisée de la commercialisation avec la création des offices (l’ONIC pour les céréales) maintenant regroupés dans FranceAgriMer.
 
 
Assurer
 
L’accroissement des risques économiques et professionnels a été le corollaire des restructurations basées sur des augmentations de dimension des fermes. Pour y parer, la solidarité professionnelle s’est développée, avant que ne s’organise l’assurance.
La solidarité est mise en place par la profession suite à de graves crises économiques (fin XIXème après la crise viticole due au phylloxera, plus tard coopératives céréalières dans les années 1930, …). Elle se généralise dans le monde agricole, très sensible aux aléas climatiques et aux marchés toujours plus ouverts. Elle est encadrée par le statut de la coopération.
Les compagnies d’assurances proposent des contrats de plus en plus complets gérant les risques climatiques les plus divers, permettant de sécuriser le revenu agricole en cas de climat exceptionnel (gel, inondation, grêle, …), voire de difficultés de commercialisation et de prix bas.
La solidarité s’organise aussi à l’échelle européenne en maintenant un tissu rural en zones défavorisées, comme en montagne. Si cette activité, peut apparaître artificielle, elle contribue à maintenir un équilibre entre territoires et activités économico-touristiques.
 
Industrialisation de l’agroalimentaire
 
La fin de l’autarcie et l’urbanisation ont rompu les liens directs entre la ferme et son environnement (même si à petite échelle, des activités de proximité subsistent : marchés, AMAP, vente à la ferme, …). La transformation des produits est devenue la règle, avec toutes les conséquences sur l’ensemble de la filière et les rapports entre les différents maillons de cette dernière. Aujourd’hui, seul le travail sur des volumes importants, donc faisant appel à des procédés industriels, permet de répondre à la demande alimentaire tant sur le marché intérieur qu’à l’export.
Une des conséquences pour l’agriculture est de pouvoir répondre à une demande en volumes réguliers et de qualité stable. Les réponses se trouvent dans la structuration de la mise en marché : importance des coopératives de collecte, des services agronomiques pour les industries agroalimentaires qui font le lien avec les producteurs, des contrôles, des normes et labels de qualité, etc...
Il ne faut pas oublier que l’agriculture fournit d’autres domaines que l’agroalimentaire : énergie – matériaux (bois, pailles, biocarburants,…), chimie blanche (bio-sourcée), textile (lin, chanvre), aliments du bétail, etc…Mais il est normal que des limites soient aussi fixées dans ces processus d’industrialisation. En effet, la concurrence à outrance peut conduire à des excès qui expliquent les réactions face à des démarches d’intégration où l’agriculteur perd son autonomie, ou encore la réglementation doit désormais légiférer sur bien-être animal par exemple.
 
 
C)         Des ruptures ou des paliers dans les évolutions constatées
 
          Des ruptures constatées éclairent le passé et peuvent aider à pressentir l’avenir. Au nombre de ces ruptures figurent particulièrement :
 
             La révolution démographique et le déversement rural vers l’urbain
 
            La fulgurante augmentation de la productivité du travail, et plus généralement des facteurs de production a libéré des millions de travailleurs. Ces derniers eussent connu le sous emploi si l’alternative industrielle ne s’était présentée. Le déversement massif des surnuméraires agricoles vers les secteurs secondaire, puis tertiaire a provoqué une mutation sans précédent.
            Cette tendance à l’amélioration de la productivité se poursuit, mais des signes de stagnations des rendements des cultures apparaissent d’une part (on atteint le potentiel pour certaines espèces cultivées, changement climatique, …) et d’autre part, les politiques visent à maintenir un tissu rural, y compris dans les zones défavorisées. L’idée de production agricole en zone suburbaine fait son chemin également.
 
            La sécurité alimentaire, puis l’abondance
 
            La fin du 19ème siècle a enregistré les dernières grandes disettes. L’éradication de ces dernières a été progressive. Elle a été complète, chez nous, à partir du détour du 20ème siècle. Les agricultures européennes et américaines notamment sont devenues exportatrices, assurant ainsi la souveraineté alimentaire, condition essentielle de l’indépendance des nations.
            La fertilité des sols combinée à un climat favorable à la production agricole guide la localisation pérenne des zones de production. Mais, leur mise en valeur efficace est sous la dépendance de l’accès à une énergie abondante et bon marché qui a pour corollaire une concurrence exacerbée entre zones de production en raison de transports faciles et massifs.
 
 
            L’intégration aux marchés locaux, régionaux, nationaux, mondiaux
 
            La fin de l’autarcie a été le corollaire de l’entrée dans l’économie de marché. Alors que la ferme d’antan se suffisait, la ferme contemporaine est au cœur d’un système d’échange qui s’impose. Le pouvoir de négociation conditionne les niveaux de prix des approvisionnements et celui des prix de vente, donc le revenu (OMC, G20,…).
            Des dispositifs de régulation des denrées alimentaires pourraient encore se poursuivre sous des conditions de stabilité géopolitiques : aide alimentaire - solidarité ou arme politique ?
 
            La régularité qualitative et la sécurité sanitaire
 
            La dissolution du lien direct entre producteurs et consommateurs impose la traçabilité des produits pour la garantie de leurs qualités. Les catastrophes sanitaires génèrent toujours des peurs disproportionnées car irraisonnées. De tous temps, l’alimentation est une composante culturelle forte qui va jusqu’à s’inscrire dans les préceptes religieux (alimentation cachère, hallal, …) dépassant les réalités nutritionnelles. La société moderne occidentale n’échappe pas à ces tendances avec de nouveaux paradigmes visant par exemple la santé alors que la subsistance n’est plus un problème.
 
 
L’intrusion écologique et le principe de précautions
 
La rationalisation de la production a engendré des pratiques apparemment attentatoires à l’ordre ancien. L’émotion nourrit des comportements que la raison a du mal à éclairer d’autant plus que la science est soupçonnée.
L’accélération des évolutions durant la seconde moitié du XXème siècle, les rendent désormais perceptibles et les changements occasionnent des craintes et des réactions peu rationnelles. Ce que l’on croyait immuable, change et cela dérange nos repères. De plus, la mémoire individuelle ou collective tend à idéaliser le passé (c’est un fonctionnement normal de l’esprit humain et de bonne santé mentale) c’est ce que le langage commun nomme avec une certaine nostalgie : le « bon vieux temps » ou « les riches pâturages d’antan »… (Déjà relevé par Pline l’ancien au 1er siècle dans son Histoire naturelle !).
Pour répondre à ces préoccupations, la France a inscrit dans sa constitution le principe de précaution en 1995 avec diverses interprétations : l’une conduisant à des interdictions, l’autre mettant en avant des études pour lever les risques identifiés donc redonnant la parole à la science. Mais on voit aussi des initiatives constructives de la part de la profession avec la création de labels de qualité, AOC (appellation origine contrôlée), AOP (appellation origine protégée), IGP (indication géographique protégée), STG (spécialité traditionnelle garantie), Bio, etc...
 
Le crépuscule de l’homogénéité paysanne et de l’hétérogénéité professionnelle
 
L’unité paysanne a longtemps cimenté la paysannerie. L’histoire l’explique, ancrée dans des temps durant lesquels la société était paysanne. Ce temps n’est plus. Par ailleurs l’hétérogénéité caractérisait les pratiques professionnelles distinctes par les savoir faire impliqués et protégés dans des corporations. Cette hétérogénéité explose sous l’effet de l’avancée du savoir et des exigences de la rentabilité contemporains. Les échanges et les déplacements des biens et des personnes rendent caduques les pratiques locales traditionnelles où elles restent visitables dans les écomusées. Les méthodes de travail de nos ancêtres avaient leurs justifications et il faut admettre que le contexte a définitivement changé, même si on peut ponctuellement démontrer par exemple l’intérêt du retour à la traction animale (police montée, ramassage des poubelles en centre-ville ou débardage de bois en milieu escarpé), mais il ne s’agit en aucune façon de la réalité agricole actuelle.
 
La main à charrue relayée par la main à plume ou sur l’écran tactil
 
Par l’effet de la novation perpétuelle, tous les actes professionnels entrent progressivement dans l’univers de la prévisibilité. La pertinence de la pratique professionnelle est directement liée à la capacité intellectuelle déployée. En agriculture biologique ou conventionnelle, les mêmes exigences s’imposent : le travailleur de force aux prises avec une nature aux secrets bien gardés succède un travailleur intellectuel opérant une nature où la connaissance met à jour progressivement des mécanismes de plus en plus fins.
 
           
 
            Alentour du capital
 
         Le prisme contemporain exacerbe la dimension financière du capital et en estompe les autres caractères. Or désormais, le capital se décline sous des dimensions additionnelles majeures. Dans l’activité agricole aussi le capital est :
 
            Scientifique
            Aucun acte professionnel n’est hors de l’orbite, proche ou lointaine, de la science. Au plus près, ce sont les applications de la science qui s’incarnent. Ces dernières sont en perpétuel remaniement sous l’effet du travail fondamental qui ne cesse, en amont, dans les laboratoires.
 
           Technique et mécanique                                                                                                    
            Autour des animaux, et dans les champs, les machines se déploient partout. Elles embarquent de plus en plus d’intelligence. Leur maniement exige des capacités sans lesquelles leur efficacité est réduite quand elle est envisageable.
 
            Commercial
         Le pouvoir de négociation est d’autant plus crucial que la loi du marché progresse inexorablement. La destruction des quotas laitiers symbolise la déconstruction des systèmes d’agricultures administrées. Elle appelle de l’intelligence pour construire les organes qui éviteront l’inégalité des échanges des fermes avec leur aval et leur amont.           
 
            Organisationnel
            Le réseau des organisations professionnelles a largement contribué à la révolution agricole. Il a pu avoir un rôle moteur dans la mise en route de la paysannerie et dans son émancipation. De nouvelles pages sont à écrire à l’aune de la métamorphose qu’a connue l’activité du secteur, et des exigences de paysans éclairés.
 
            Sociétal
            L’injonction écologique s’est installée avec une intensité imprévue. Elle seconde et renforce le principe de précaution. La propension à l’expérimentation qui caractérisa les dernières décennies est encadrée jusqu’à interdire tout test dans certains domaines.
 
            Financier et fiscal
            Plus qu’hier, et moins que demain, l’agriculture nécessite des capitaux. Dormants et circulants, l’ampleur de ceux-ci conditionne l’accès et l’exercice de la profession. Les modalités de la jouissance des biens sont directement subordonnées à la capacité de les financer. La richesse n’est plus ce que l’on possède, mais ce que l’on gagne.
 
            Humain
            Il est au cœur de l’agriculture scientifiquement productive. Les capacités à faire l’état des connaissances et à discerner ce qui est viable sont essentielles. Dans le même temps l’homme est le seul à pouvoir combiner les facteurs de production. C’est alors que la main à la plume a pris le dessus de la main à charrue.
 
            Temps
            « Le temps, c’est de l’argent ». Cet adage prend encore plus d’importance avec les modes de production actuels (exemple du poids financier des stocks). La réactivité tant dans les opérations culturales en cours d’année (possibilité de faire des travaux de nuit ou le week-end) que dans les choix stratégiques à plus ou moins long terme (assolements, nature des cultures sur l’exploitation) pèse de plus en plus sur les résultats.
 
Place à l’agriculture rationnelle.
 
L’agriculture de mieux en mieux maitrisée est l’horizon qu’ouvre l’agriculture scientifiquement productive. Cette dernière a réuni les conditions nécessaires à la rationalisation de la production agricole. La science permet de passer d’un univers de l’aléatoire et de l’imprévisible à la prospective plausible et à l’évaluation des probabilités.
Progressivement la science a dévoilé les mécanismes du vivant. Cela permet d’en accompagner le contrôle, et d’en prédire de plus en plus précisément le potentiel exprimable. Seul, le climat échappe, à ce jour à la prévision précise à moyen et long terme.
Aux conditions nécessaires au déploiement des techniques doivent s’ajouter les conditions suffisantes de l’attractivité économique pour les investisseurs. A la transparence des modes de production doit s’ajouter la rentabilité, sinon l’activité agricole ne peut rester durable.
Cela assuré, la production agricole pourra s’organiser comme s’organisa la production industrielle. Cette dernière s’est édifiée par la concentration d’activités antérieurement dispersées de nature artisanale. Seules resteront des bribes d’activités relevant plus du travail artistique à très haute valeur ajoutée ne pouvant en aucun cas constituer un standard accessible
Il est difficile de prévoir la frontière entre les pans de l’activité agricole qui ne pourront pas être rationalisés et le gros de la production qui l’est déjà, mais on peut concevoir qu’à terme, tout le rationalisable le sera. Cette frontière restera provisoire, tant la science ne dira jamais le dernier mot.
Enfin, il semble qu’il faille de plus en plus compter sur l’avis du grand public qui s’exprime non plus seulement sur la satisfaction de ses besoins, mais également sur la façon dont il souhaite qu’ils soient pourvus. On voulait accéder à certains niveaux de disponibilité des denrées alimentaires et aujourd’hui on désire en plus que celles-ci soient produites de façon particulière. Cette évolution est facilement observable sur les 40 dernières années : fin des années 1970, il fallait « produire plus » (exemple de l’action de la DPE et des opérations Blé conseil) pour devenir autosuffisant et jouer un rôle à l’exportation – dans les années 1990, les tensions sur les prix conduisent à « produire moins » avec des aides compensatoires et l’instauration de la jachère – à partir des années 2000, il faut « produire plus et mieux » pour satisfaire la demande mondiale, les besoins en énergies renouvelables tout en préservant l’environnement (qualité de l’eau, biodiversité, …). Demain, le produire mieux dépendra des moyens disponibles qui pourront lui être consacrés, car c’est la satisfaction des besoins alimentaires qui risque de fixer le niveau d’équilibre de cette équation opposant la rentabilité à court terme et la qualité de vie à long terme.
 

 

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